Au coeur de l'impunité 7 février 1986 : rejet de la dictature Exposition virtuelle Bibliothèque Soumettre un document

Le duvaliérisme sans Duvalier

 

22 octobre 1957- 22 octobre 2014

57 SEPT ANS DU MODÈLE DUVALIÉRIEN…

 

Ce 22 octobre 2014, il y a cinquante sept ans quand François Duvalier arriva au pouvoir en Haïti. Cinquante sept ans après, la marque du duvaliérisme, pouvoir autoritaire et dictatorial est encore visible dans nos comportements, nos attitudes et surtout dans les attitudes des détenteurs du pouvoir haïtien.

L’arrivée des duvaliéristes au pouvoir changera beaucoup de choses dans le vécu politique de notre pays caractérisé avant, par un prosélytisme qui dynamisait la vie sociale et politique. Faire de la politique fait partie de nos passions depuis toujours et les purges du XIXe siècle haïtien n’ont pas su casser la fougue des jeunes qui gravitaient autour des mouvements et partis politiques à côté des grands leaders qui ont marqué leur temps. Les mésaventures qui ont alimenté notre histoire politique d’une période à l’autre n’ont pas réussi à éteindre la flamme.

D’ailleurs, Duvalier est issu d’une fournée de leaders qui ont modelé la vie politique pendant toute la période 1946-1957. Il a fait partie des chefs de partis avec lesquels les juntes militaires de cette période ont dû composer pour débloquer la vie politique et les crises qui l’ont paralysé. La génération Duvalier a été assez féconde en têtes politiques qui animaient nos institutions comme nos associations. On les retrouvait au Parlement, dans le mouvement social, dans les partis politiques avec une profusion de regroupements qui animaient la vie sociale, politique et économique d’Haïti. Ils sont Mopistes, Communistes, Socialistes, Déjoïstes, Estimistes, Magloiristes, Jumellistes etc. Et comme l’Armée avait une prépondérance certaine, nos hommes en uniforme, Paul Eugène Magloire, après lui Léon Cantave, Antonio Th. Kébreau et d’autres hauts gradés de l’Armée à la tête d’importantes unités de commandement, se ralliaient l’un ou l’autre groupe jusqu’aux élections du 22 septembre 1957 mettant aux prises principalement François Duvalier et Louis Déjoie.

Entre le 1er avril 1957 et son élection le 22 septembre 1957, Duvalier a été au cœur de l’action politique, porté et couvert par les épaules du Général Kébreau qui a décimé le peuple des rouleaux compresseurs du Bel-Air après le coup d’État du 14 juin 1957 contre Daniel Fignolé, dindon de la farce dont Duvalier était un ingrédient principal. La vie politique tonitruante voire tumultueuse d’Haïti après le départ du président provisoire Franck Sylvain où l’on a expérimenté six formules de gouvernement pour la plupart militaire avec l’aval des principaux chefs de partis, est une bonne référence pour comprendre ce que Duvalier a neutralisé et enlevé aux Haïtiennes et Haïtiens en arrivant au pouvoir. Il a provoqué un assèchement de l’espace politique pour tendre graduellement vers le parti unique et tuer dans l’œuf toute velléité des jeunes Haïtiennes et Haïtiens à faire de la politique.

L’autoritarisme haïtien né avec la nation le 1er janvier 1804 connaîtra une évolution et des formes d’expression que l’on n’a jamais connue avant Duvalier. Le pays se transforme en une zone d’expulsion massive de cadres formés, intellectuels, professionnels, techniciens, enseignants, tous, ils fuient l’enfer duvaliérien qui commence à se définir et à se préciser. Pendant une quinzaine d’années, Duvalier, qui connaissait bien notre société et sa mentalité, a joué sur l’ignorance des uns, les croyances, la faiblesse et la lâcheté des autres pour mettre en place un système politique de terreur et de lavage des cerveaux, jusqu’à transformer sa « révolution » en une dynastie.

Entre l’option d’ouvrir l’espace politique fermé depuis son accession au pouvoir et garder le pouvoir en organisant une continuité, François Duvalier a fait le choix de confisquer le pouvoir et de geler la vie politique en Haïti. Et malgré un entourage de courtisans qui avaient assez d’expérience pour continuer son régime à son décès, c’est son fils Jean-Claude, à peine sorti de l’adolescence, que Papa Doc, avant de rendre l’âme, choisit comme successeur.

Le pays partit pour une nouvelle aventure qui durera une quinzaine d’années de plus et les mandats de Duvalier père et fils dureront trente ans environ. Trente années de non vie politique, trente ans de frustrations quant au défaut de jouissance des libertés publiques, trente années d’abêtissement et de manipulation des masses utilisées à outrance pour tous les rendez-vous du pouvoir, les 22 de différents mois, 22 avril, 22 mai, 22 septembre, 22 octobre principalement où des camions partirent de la capitale pour « l’arrière-pays », convoyer les masses-cautions devant le Palais national pour des rassemblements de manifestations « spontanées » d’adhésion aux faits et causes du régime…

Pendant ce temps, les prisons et autres centres de détention du pouvoir duvaliérien affichent complet, de nombreuses familles pleurent un disparu, les sbires du régime ont carte blanche pour arrêter, exécuter, faire disparaître quiconque est perçu comme une menace au pouvoir des Duvalier. C’est la paix de cimetière, la peur, voire la terreur des murs qui désormais ont aussi des oreilles, une société haïtienne où l’on se parle par signes…L’opposition désespérée organise de multiples expéditions et tentatives pour renverser Duvalier, les jeunes guérilleros vont à l’abattoir, le pays est contrôlé par la milice, l’armée et les chefs de section, les coups les plus audacieux virent au cauchemar, ceux qui sont capturés sont fusillés en public ou en secret.

Il nous a fallu attendre un pourrissement de la situation à partir des contradictions internes du régime, surtout à partir du mariage de Jean-Claude Duvalier avec Michelle Bennett, le 27 mai 1980, les faits qui en découleront et qui provoqueront des fissures dans les murs de la citadelle duvaliériste, avant que le 7 février 1986, le pays se délivre apparemment du duvaliérisme.

 

LE DUVALIÉRISME À VIE...

Près de vingt-neuf ans après, les survivances du duvaliérisme sont telles qu’il est difficile de parler d’une société haïtienne totalement guérie du duvaliérisme. D’ailleurs, le retour en Haïti de Jean-Claude Duvalier le 16 janvier 2011 a été, vingt-cinq ans après son départ, un signe de l’échec de la transition post-Duvalier. La société, si elle a emmagasiné des gains démocratiques, ne se départit pas tout à fait des réflexes hérités de la longue dictature de près de trente ans. L’appui public et aveugle de groupes de notre société à l’autoritarisme et aux comportements et attitudes antidémocratiques du pouvoir et de ses tenants ; l’utilisation des vieilles méthodes duvaliéristes qui alimentent encore la vie politique ; le refus d’élections libres et traduisant la véritable réalité du vote ; la confiscation du pouvoir au détriment des institutions indépendantes ; la domination des autres pouvoirs ; les tentations de la permanence au pouvoir ou les prétentions de continuité à partir d’un dauphin, relèvent des caractéristiques du pouvoir duvaliérien qui se voulait « pérenne » !

Il est effarant de constater cinquante-sept années après l’avènement du duvaliérisme au pouvoir en Haïti et presque vingt-neuf années après la chute du régime duvaliérien, aujourd’hui encore, en matière politique, Duvalier est encore largement le modèle. Du CNG du 7 février 1986 qui a pris la succession de Jean-Claude Duvalier à Michel Martelly maintenant, bien des attitudes, postures et actions de nos dirigeants renvoient aux patrons de comportement du pouvoir duvaliérien. Absolutisme, entêtement, manipulation des urnes, organisation de manifestations de support, l’utilisation des bandes de rara dans la mobilisation politique des uns et des autres, méconnaissance des droits de l’opposition à manifester ou à s’exprimer, ignorance des revendications, les suffisances et réflexes de chefs, les sirènes des véhicules officiels, les voitures sans plaque d’immatriculation encore en circulation en octobre 2014, le refus d’être dépassé par un véhicule sans maltraiter ou arrêter « l’impertinent » qui a osé, sont entre de nombreuses autres autant de survivances du duvaliérisme.

Et au stade actuel de l’empreinte du duvaliérisme sur notre société, nous ne sommes pas certains que Jean-Claude Duvalier, décédé à Port-au-Prince le 4 octobre 2014 dernier, ait emporté avec lui le duvaliérisme dans ses modes d’expression politiques. Après que notre pays ait fait l’expérience au cours de la transition de ce que d’aucuns avaient qualifié de « duvaliérisme sans Duvalier », peut-on dire avec certitude depuis les funérailles de Jean-Claude Duvalier le 11 octobre dernier, que notre société soit entrée vraiment dans une nouvelle ère de l’après-Duvalier pour de bon ? L’après-Duvalier première phase du 7 février 1986 au 16 janvier 2011, date du retour de l’ancien dictateur, a été assez souvent, comme nous l’avions qualifié, l’après-toujours Duvalier. La continuité des pratiques et agissements du duvaliérisme s’inscrivent dans la même logique de Duvalier qui voulait s’inscrire dans la durée quand il s’est proclamé président à vie le 22 mai 1963, situation qui s’est étendue à son successeur Jean-Claude Duvalier par amendement de la Constitution de 1964 en 1971 et que Baby Doc prétendait pérenniser dans l’amendement de la Constitution de 1983 qui l’autorisait à désigner son successeur…

Malgré qu’on soit officiellement sorti du duvaliérisme avec le nouveau régime politique de la Constitution du 29 mars 1987, le moule du pouvoir duvaliérien sert encore de référence à nos hommes politiques qui sont plus confortables dans la posture des Chefs d’État de l’avant 7 février 1986. De temps en temps, l’un ou l’autre s’est pris pour Duvalier et a réhabilité en cela le duvaliérisme dont ils ont été où ils se veulent les héritiers et continuateurs. « Vive la continuité » a été l’un des slogans à la mode sous Duvalier, et sans que les nouvelles réalités sociales et politiques n’aient pu permettre à l’un ou à l’autre, en son moment, de faire déliter de façon durable, le processus démocratique en faveur de leurs attitudes anachroniques, pendant ces vingt-neuf dernières années, le pouvoir haïtien dans son agir, malgré la forte demande de changement, s’est trop souvent inspiré des recettes en cours sous Duvalier.

Il y a fort à faire par les démocrates et la société démocratique haïtienne pour l’adoption de nouveaux modes d’expression en politique, pour rompre définitivement avec le modèle duvaliérien. Pour cela, il faut au préalable que de nouveaux groupes de femmes et d’hommes soient capables de se projeter au pouvoir et montrer par leur attitude différente qu’il y a d’autres manières de faire. A ce moment, le moule pétri et affiné par Duvalier et qui sert encore à l’occasion, s’en trouvera cassé pour de bon. C’est la seule manière de couper court à la consécration d’une certaine façon du duvaliérisme à vie, dans les faits.
 

Par Hérold Jean-François

Ce texte a été initialement diffusé au Journal de 17 :00 de Radio IBO, 98.5 FM Stéréo, le 22 octobre 2014. Publié avec l'aimable autorisation de l'auteur.

 

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Non! Le duvaliérisme n'est pas mort

Gérard Pierre Charles revient sur la période post-dictature. Après la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier, "les États-Unis, la France, le Canada, et les autres puissances internationales alliées sont parvenus à prévenir l'éclatement du système politique duvaliérien en faisant partir Jean-Claude et en confiant le pouvoir à un Conseil national de gouvernement (CNG), une junte civilo-militaire, composée de personnalités qui partagent la même idéologie "macoutique", à l'exception, peut-être, de Me Gérard Gourgue qui a démissionné peu de temps après sa nomination."

établi Jan 27, 2014

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Faits saillants de 1986 -1994

Tableau récapitulatif mais non exhaustif : date des principaux événements de 1986 à 1994. Après le départ de Jean-Claude Duvalier, violence et répréssion contre la population marquent cette période considérée comme la première phase d'une transition démocratique avortée.

établi Feb 07, 2015

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Bonjour et adieu à la transition, de Jean-Claude Duvalier à Prosper Avril

Plonger avec Edgard Gousse dans la fabrication de la transition post-duvaliériste dite "démocratique", avec les principaux acteurs, la mise en place des Conseils de gouvernement, l'élection de Manigat, les coups d'état jusqu'à l'entrée en scène de Mme Ertha Pascale-Trouillot. Publié le 23 octobre 2014, 13 pages.

établi Feb 07, 2015

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Premier Conseil national du gouvernement, 1986

Le 7 février 1986, vers 3 heures du matin, le dictateur Jean-Claude Duvalier et ses proches quittent Haïti à bord d'un avion de l'US Air Force. Dans la journée, un Conseil National de gouvernement (CNG) provisoire, composé de deux civils et de quatre militaires du régime duvaliériste, prend le pouvoir. Reportage complet Archives de Radio-Canada : http://archives.radio-canada.ca/sports/international/clips/14153/

établi Feb 07, 2015

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Installation du premier Conseil national de gouvernement

Le 6 février 1986, un Conseil national de gouvernement est mis en place et installé le 7 février 1986, à 8 h 15, quelques heures après le départ de Baby Doc. Jean-Claude Duvalier, avec l'aide de l'ambassade américaine, a choisi lui-même les membres de ce Conseil : Alix Cinéas (criminel duvaliériste notoire), Henri Namphy, William Régala, Max Vallès et Prosper Avril (des proches et membres de la garde présidentielle), à l'exception de Gérard Gourgue, caution morale du CNG. Une junte militaire est mise en place pour sécuriser les intérêts privés et contrôler la colère populaire, c'est-à-dire dans la langue de bois, stabiliser rapidement le pays et préserver "l'ordre duvaliériste". Crédit : Haitian History.

établi Feb 07, 2015

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