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28-29 août 1958 : assassinat des deux frères Jumelle

Au cours de la nuit du 28 au 29 août 1958, entre minuit et une heure du matin, à l’angle des ruelles Rivière et Alix Roy, au #115, Ducasse et Charles Jumelle tombaient, atteints de plusieurs projectiles tirés presqu’à bout portant par des hommes avec lesquels, avant la campagne électorale de 1957, ils avaient entretenu les rapports les plus cordiaux... 
 


Charles Jumelle

 


Ducasse Jumelle


Plusieurs versions de ce double assassinat existent.

1- Un voisin fut réveillé par des bruits insolites venant de la rue. À travers les persiennes, il s’aperçut que le quartier était cerné par un important détachement d’hommes armés. A ce moment il vit un groupe de militaires, parmi lesquels il reconnut John Beauvoir, sortir du salon du #115, encadrant deux civils... Il entendit une voix venant du trottoir d’en face lancer : “Ale cheche lot la” [Vas chercher l'autre]. Un des militaires répondit : mwen fouye tout kote, li pa la [j'ai fouillé partout, il n'est pas ici]. L’autre répondit avec impatience : mwen di w li la. Ale chèchel [je de dis qu'il est ici. Vas le chercher]. Le militaire rentra à nouveau dans la maison. À ce moment deux coups de  feu partirent. L’un des deux civils, encore au niveau de la barrière tomba. L’autre s’écria : Lâches! vous êtes des lâches! C’est alors que le témoin reconnut la voix de Ducasse Jumelle. Une seconde salve retentit et celui qui venait de parler fut fauché.
 

Le militaire identifié comme John Beauvoir jaillit alors de la maison en criant: Barbot ! Qu’est-ce que vous avez fait? Nous avions l’ordre d’arrêter. pas de tirer! L’interpellé lui coupa sèchement la parole: Fèmen dyòl ou! pa fout  site non m ! [La ferme ! Ne cite mon nom ]

 

 

2- Un témoin oculaire, qui, adolescent à l’époque, a assisté à la scène : 

"Entre 22 et 23 heures, ( au #115 de la Ruelle Alix Roy) des coups violents ébranlèrent la porte du salon. La mère ouvrit et des hommes commencèrent à fouiller partout. Les deux frères furent arrêtés sans brutalité (pas de menottes) et ils sortirent. Ducasse qui était myope retourna dans la chambre chercher ses lunettes. Le temps pour lui de revenir, un second groupe d’hommes arriva. Comme les premiers, ces nouveaux venus demandèrent le maître de maison. Celui-ci s’identifia et ils le firent sortir avec les deux frères. Charles passa le premier la barrière au moment où Ducasse arrivait. L’un des hommes le gifla et ses lunettes tombèrent. Il continua son chemin jusqu’à la voiture. Quelqu’un lança: En joue! Au même moment, des détonations déchirèrent le silence..."

Le maitre de la maison où les frères Jumelle s’étaient réfugiés (ainsi que toute sa famille) fut arrêté, servantes  comprises. Conduits en prison, les enfants furent libérés dans l’après-midi du 29 août, la mère et la servante un mois plus tard. Quand au père, torturé à portée de voix des siens, il ne devait plus les revoir.

 

3- Le communiqué du Ministère de l’Intérieur  informe que : "ces deux révolutionnaires...dès les premières sommations, sortirent révolver au poing en faisant feu. La riposte fut fatale pour les deux." En réalité il n’y a pas eu d’échange de tirs. Et d’ailleurs, dans cette maison personne n’était armé... Le corps de Ducasse avait été affreusement mutilé : il lui manquait un œil, la nuque était écrabouillée, les bras portaient des trous de balles à chaque articulation et le ventre était largement ouvert. Quant à Charles, il avait à la tête une blessure qui saignait encore, plusieurs jours après le décès...

Les deux frères Jumelle furent inhumés dans le caveau de la famille César. Ticoq ( un fossoyeur) dira plus tard: Depi nan demen mesye yo te antere a, moun te vin pran sèkèy yo... [ le lendemain, des gens sont venus déterrer les cadavres et sont partis avec les corps et les cercueils].

Peu après le drame, la veuve de Ducasse Jumelle reçut, à quelques jours d’intervalle, des émissaires de John Beauvoir et de Clément Barbot. Le premier voulait lui faire savoir qu’il n’était pour rien dans la mort de son mari. Le deuxième lui faisait dire qu’il n’avait été "que le bras qui exécute".

Les duvaliéristes rejettent l’entière responsabilité sur Clément Barbot. Il y a certainement d’autres pistes à examiner... Devant l’Histoire, qu’il ait souhaité un tel dénouement ou pas, le chef de l’État reste le principal responsable.
 

Qui étaient les Jumelle ? 
Et pourquoi Duvalier voulait à tout prix leur disparition, même morts, jusqu'à faire enlever leur cadavre?

Originaires de Saint-Marc, les Jumelle appartenaient à une famille de grands propriétaires terriens de l’Artibonite dont les noms figurent en bonne position dans les grands moments de notre histoire depuis le XVIIIème siècle. Les époux Théodule et Clémence eurent dix enfants. Ducasse et Clément choisirent le droit. Charles avait ressenti l’appel de la terre. Il revient dans l’Artibonite s’occuper des propriétés familiales. Quant à Gaston, il opta pour la médecine.

 

C’était l’époque où le Mouvement Indigéniste, avec les théories de Firmin, de Price-Mars et de J. C. Dorsainvil passionnait la jeunesse cultivée de la capitale. Dumarsais Estimé fit appel à plusieurs de ces jeunes. C’est ainsi que Clément Jumelle devint successivement Directeur du Service des organisations sociales du Bureau du travail puis Directeur général du Travail, avec François Duvalier comme Ministre. Sous la présidence de Paul E. Magloire, Clément Jumelle était à 35 ans, le plus jeune ministre du cabinet (Santé publique et Travail) (1951-1953), ministre de l'Économie et des Finances (1954-1956).

Ducasse fit partie des hommes de 1946. Avocat au Barreau de St Marc avant de militer au Barreau  de Port-au-Prince. Grand Maître de la loge maçonnique Grand Orient d’Haïti. Professeur à la Faculté de Droit d’oct. 1946  à sept. 1948, puis avocat-conseil. Élu sénateur de l’Artibonite en 1950, il occupa les portefeuilles de l’Intérieur, de la Défense et de la Justice du 1er avril 1953 au 31 juillet 1954.

Devenu président, Duvalier demanda à Clément Jumelle de lui proposer quelques uns de ses partisans pour des postes-clé dans la fonction publique. Offre que Clément déclina. L’entrevue se déroula dans une ambiance à la fois courtoise et tendue. C’est à partir de ce moment que les persécutions commencèrent. Ce qui porta l’ex-candidat Clément Jumelle à se mettre à couvert.

Le 14 novembre 1957, quelques jours après l’entrevue que François Duvalier avait demandé à Clément Jumelle, plusieurs "jumellistes" furent maltraités, frappés, déportés. Le 15, Mme Ducasse se rendit à St Marc pour assister à une messe d’anniversaire. Sa voiture fut fouillée à l’Arcahaie et la messe interdite. D’ordre de la police, elle fut invitée à quitter la ville et fut raccompagnée jusqu’à Fraissineau par un détachement militaire. Dans l’après-midi, Clément lui rendit visite avec sa femme à son domicile au Pont-Morin. Dans la soirée il y tint une réunion avec son staff puis gagna le maquis. Le 16, Ducasse vint la saluer dans sa chambre vers 8 heure a.m. et lui dit : Je m’en vais. Ne cherche jamais à savoir où je suis. Si je peux, je t’écrirai. Ses dernières paroles.

Huit mois après l'assassinat de ses deux frères, Clément Jumelle mourut à l’ambassade de Cuba des suites d’une insuffisance rénale, faute de pouvoir recevoir les soins adéquats. Duvalier n'a pas permis à Clément Jumelle d'avoir des funérailles dont le cadavre fut enlevé en pleine rue, au milieu du cortège qui l’accompagnait à l’église.

Le Dr. Gaston Jumelle, déjà en prison ce terrible 28 août 1958 apprend de sa cellule la mort de ses 2 frères. Libéré après 9 mois il prit asile à l’Ambassade du Mexique.  Exilé au Mexique, il apprend par les journaux la mort de son frère Clément. Il y meurt en 1981 d’un cancer.

 

N.B. Tiré du témoignage du Dr Alix Émera à  partir de confidences, transmises oralement, faites à l’auteur par la veuve de Ducasse Jumelle et qui sont complétées par l’apport d’autres membres de la famille et certaines personnes qui désirent garder l’anonymat.

 



Extraits de Le Marron par Jean F. Brièrre
30 mars 1957


Non! pas en fuite,
Le Marron ne fuit pas.
Il part vers les bois touffus,
L’étampe lui mangeant la poitrine,
La torpille du bois de tambour à l’épaule,
Les yeux lourds de la volonté de forger demain...
Le Marron ne fuit pas !
Il monte organiser la résistance dans la clandestinité.
Il a besoin de l’immensité de la solitude
Pour y planter un soleil sanglant
Qui soit l’aveuglant écho de sa douleur....
Clément Jumelle n’est pas en fuite,
Il est vivant plus que jamais au coeur de la cité...
La cigarette a le goût de sa présence...
La main posée sur votre épaule,
C’est la main de Clément Jumelle
Durcissant à jamais la chair molle de la tiédeur.
Clément Jumelle n’est pas en fuite,
Il est multiplié pour nous dans la fécondité de l’absence...
Tous ceux qui parlent de justice parlent de lui,
Tous ceux qui chantent la liberté, rejoignent le thème de sa lutte.
Sa prison d’aujourd’hui a les frontières du pays...
Clément Jumelle n'est pas en fuite,
Il attend la croix qu’on lui prépare dans l’ombre...
Clément Jumelle n’est pas en fuite,
Il n’est entré dans le lourd manteau de l’absence
Que pour mieux dominer la Cité, monolithe de lumière.                                      

                                                      

 

HONNEUR RESPECT AUX FRÈRES JUMELLE

À Charles, Ducasse, Clément et Gaston

***

 

 

 

Le type et les langues publiés Titre et Description date de création actes
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Il y a 50 ans, l'assassinat des frères Jumelle

À travers de nombreux témoignages, Dr Alix Émera a essayé de reconstituer les événements qui ont conduit à l'assassinat des deux frères Jumelle, Charles et Ducasse. Cet article se base sur les confidences de la veuve de Ducasse Jumelle faites à l'auteur. La reconstitution des événements a été complétée par ceux d'autres membres de sa famille, surtout Anna et Louis, Cet article date de 2008, l'année du 50e anniversaire du double assassinat des frères Jumelle, et a été publié dans le quotidien Le Nouvelliste de Port-au-Prince. 12 pages.

établi Aug 29, 2014

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