Au coeur de l'impunité 7 février 1986 : rejet de la dictature Exposition virtuelle Bibliothèque Soumettre un document

7 février 1986 : rejet de la dictature


« Si l’on ne peut informer l’avenir à l’aide d’une grande bataille, il faut laisser des traces de combat.
Les vraies victoires ne se remportent qu’à long terme et le front contre la nuit. » 
René Char (La pluie giboyeuse)

 

7 février 1986 - 7 février 2016 

Un rêve de changement plus vivant que jamais !

Le peuple haïtien connaît le coût et la valeur de la liberté et il continuera de lutter
pour des lendemains meilleurs, des lendemains libres, des lendemains qui chantent...


 

« Déboulonnage et débridement. L'absorption du sel, à la manière d'un cyclone inattendu, 
bouleverse l'environnement, secoue les âmes endormies, réveille les consciences. 
Dans la cour de Saintil, des voix se déchaînent, nourries par un flux de pensées imprécises
où la raison cherche sa route hors de la gangue des fantasmes, 
dans un enchevêtrement de cris et de paroles. 
»
Frankétienne (Les affres d'un défi )

Le cri du 7 février 1986

Au matin du 7 février, un immense cri de joie est entendu aux quatre coins du pays. À Port-au-Prince, 500 000 personnes environ, toutes catégories sociales confondues, hommes et femmes, déferlent autour du palais présidentiel. La presse étrangère est surprise par la rage avec laquelle le peuple traque les macoutes. Certains sont lapidés, d'autres brûlés vifs. Leurs maisons sont pillées et incendiées. La rapidité avec laquelle des macoutes sont repérés démontre jusqu'à quel point la colère populaire se contenait auparavant.

Ce n'est pourtant pas le déchouquage des macoutes célèbres qui demeure la caractéristique la plus importante du 7 février. Le peuple porte d'abord son attention sur les symboles du duvaliérisme. Il tente de détruire la Statue du Marron inconnu, érigée par Duvalier sur la place du Champ-de-Mars, en face du palais, en l'honneur des esclaves révoltés qui, par la fuite hors des plantations, minaient le système esclavagiste. La flamme éternelle du Marron inconnu, disait-on au matin du 7 février, serait alimentée par la cuisson des corps d'opposants emprisonnés dans les caves du palais. Des sacrifices humains auraient donc eu lieu, sur la base des liens puissants du dictateur avec la sorcellerie. La destruction d'un calvaire, autrefois reconstruit par le gouvernement dans le quartier populaire du Bel-Air, dans la capitale, a lieu le même matin du 7 février, en raison des pratiques de sorcellerie auxquelles le gouvernement se serait livré dans les sous-sols de ce calvaire. Déraciner tout ce qui de près ou de loin évoquait le duvaliérisme, c'est ce que prétendait l'opération « déchouquage ». Mais, on le voit aisément, il s'agissait d'une volonté de réoccupation de l'espace national par le peuple, par quoi le macoutisme allait être produit comme une extériorité par rapport à la nation.

Que les foules de la capitale aient pu se diriger, le 7 février, vers le cimetière pour exhumer les restes de Duvalier père et des premiers macoutes les plus célèbres, voilà qui devait paraître étrange. Certains n'hésitaient pas à parler d'actes de barbarie. Pourtant, au même moment, on assistait à la multiplication des gestes de fraternité et de solidarité, dans tous les quartiers et dans toutes les familles. Des comités se forment spontanément pour le nettoyage des rues. Le drapeau bleu et rouge est arboré partout et remplace le drapeau noir et rouge que Duvalier avait créé, de son propre chef, pour en faire le symbole de son identification à la nation.

Ce vaste mouvement de reconquête de l'espace haïtien n'aurait pu cependant s'amorcer si les fils qui reliaient le peuple au duvaliérisme n'étaient pas coupés. Dès les années 1976-1977, des artistes, des journalistes, ont tenté de donner un écho aux revendications des paysans et des classes populaires des villes, par l'emploi massif du créole. Ce mouvement, stoppé le 28 novembre 1980 par une répression systématique, est repris avec force par l’Église catholique pendant que des confréries-vodou et des sociétés secrètes du vodou, comme les champwèl (en particulier dans l'Artibonite, au centre du pays), travaillent à se débarrasser peu à peu des macoutes qui les avaient investies. Dans l'Église catholique, la théologie de l'Église des pauvres pour les pauvres devenait hégémonique. Toutes les ressources de l'imaginaire populaire ont été ainsi mises à contribution pour qu'une ligne de démarcation soit nettement tracée entre le peuple et le camp de la dictature.

Mais la fête du 7 février n'allait pas durer. L'armée a été prise de court pendant quelques jours devant les foules en furie contre les macoutes. Elle ne semblait guère en effet disposer de pouvoir, car, avec la hiérarchie de l'Église, elle suppliait le peuple de ne pas s'engager dans la vengeance. L'espoir que les macoutes connus comme criminels seraient mis en état d'arrestation et livrés à la justice était plutôt illusoire. Seuls quelques-uns sont capturés ; dans la plupart des cas, ils partent pour l'étranger sous la haute protection de l'armée, quand ils ne demeurent pas en toute tranquillité chez eux, sans même être désarmés. Ce qu'on prenait pour lourdeur, impuissance ou incompétence dans le nouveau gouvernement provisoire n'était chez les nouveaux « maîtres » de l'État haïtien que volonté de gagner du temps face à un peuple qui prétendait envahir l'espace national. Le cri du 7 février pourra-t-il donc durer plus que l'espace d'un matin ?

 

La sortie hors du duvaliérisme

La politique néo-libérale qui prend en Haïti le visage d'une économie de la contrebande généralisée est le but recherché pour l'économie nationale. Elle est la continuation du duvaliérisme, car elle ne fait que pousser à son extrême limite ce qui avait été initié par l'État duvaliériste. Or, celui-ci apparaît bien comme l'obstacle principal au développement en Haïti. Il renforce le système de la corruption et les traditions du macoutisme sans pouvoir disposer de moyens de légitimation de la violence. Le fantasme du maître continue cependant à le hanter, mais seulement comme fantasme, car, là où le maître réel disposait de ses esclaves aux fins de production économique, on dirait que l'antiproduction devient ici la règle. On a la tentation de penser que l'ère postduvaliériste est encore loin de s'installer. L'obsession antimacoute qui est la marque de toutes les pratiques revendicatives depuis le 7 février ne ferait que dire l'impuissance du peuple à affronter l'État dans ses structures réelles. Cette hypothèse est sans doute juste dans la mesure où l'on ne saurait croire qu'avec la disparition pure et simple des macoutes s'effectuerait enfin la sortie du duvaliérisme. Mais elle est fausse là où elle déclare que la lutte contre les réseaux de macoutes, encore puissants dans les appareils de l'État ou opérant dans une clandestinité ouverte sous la protection du régime provisoire, ne fait que renforcer un système rejeté par la nation. Les mouvements sociaux et politiques du pays n'échappent sans doute pas à la critique d'une possible survie du duvaliérisme dans leur langage et dans leurs pratiques. L'on ne saurait en revanche soutenir que seule la réconciliation avec les macoutes pourrait permettre de surmonter la crise et de combler la distance qui s'agrandit entre le peuple et l'État. La dégradation des conditions de vie dans la paysannerie et les quartiers populaires des villes a déjà atteint le seuil de l'intolérable, au point de ne plus permettre la continuation des pratiques du marronnage par rapport à l'État. Seule la pensée d'une reconstruction nationale travaille dorénavant toutes les organisations qui fleurissent à travers le pays.

À cet égard, le vote massif du 29 mars 1987 en faveur de la Constitution est le signe non équivoque du réel sursaut d'un peuple qui veut en finir avec le despotisme, et, tout compte fait, avec l'ère esclavagiste comme telle. Ce n'est pas seulement la proclamation des libertés fondamentales (liberté de parole, de presse, d'association, de conscience, des partis politiques, droit à la sécurité, etc.) qui fait la marque de cette Constitution après trente ans de dictature. On y découvre surtout la première tentative de sortir la paysannerie des conditions quasi esclavagistes dans lesquelles la loi elle-même l'avait enfermée. En effet, d'un côté la Constitution propose pour la première fois le créole comme langue officielle à côté du français, de l'autre elle énonce la. fin de la pénalisation du vodou et reconnaît la nécessité d'une réforme agraire. Moment de recréation et de re-fondation de la société haïtienne sur de nouvelles bases, cette Constitution ne pouvait éviter de répondre à la demande populaire d'éloigner des appareils de l'État les macoutes connus pour assassinat et pillage de biens publics, et de constituer un conseil électoral indépendant pour ne pas confier l'organisation des élections aux nouveaux maîtres de l'État, encore tout imprégnés de duvaliérisme.

Il est également clair que la violation de cette Constitution entraînerait dans le pays la crise la plus grave. Le 22 juin 1987, un arrêté proclame la dissolution d'un syndicat et un décret-loi électoral est promulgué en vue d'enlever au conseil électoral indépendant le droit d'organiser les élections. Le seul retrait de l'arrêté et du décret ne suffit pas à dénouer la crise : on redécouvre l'État comme obstacle à la quête nationale de la démocratie, par le renforcement de la terreur macoute. Mais en même temps, les vieilles thèses, répandues aux États-Unis au siècle passé et pendant les trente ans de la dictature duvaliériste, sur une Haïti fatalement encline au despotisme reprennent vigueur. « La terreur et la magie » seraient naturelles au peuple haïtien. Les nouveaux maîtres de l'État, intériorisant ces clichés, parlent également de l'immaturité politique du peuple. La sortie du duvaliérisme apparaît alors de plus en plus comme un débat qui échappe au seul peuple haïtien. On peut se demander si la crise de la société haïtienne en mouvement vers la démocratie n'est pas aussi la crise des grandes puissances qui se sentent désormais menacées par la volonté d'un peuple du Tiers monde de sortir de l'ère esclavagiste.


Extraits de : Laënec Hurbon, 1987Comprendre Haïti. Essai sur l'État, la nation et la culture. Paris : Les Éditions Karthala.

 


 

Haïti, la rescapée de la dictature duvaliériste

 

 

Tu es la rescapée des fibres de l'horreur

     l'au-delà imprécis de mon retour possible

Tu es l'ultime escale de mon espoir-vertige

     précipice intégral de mes jeunes années

Tu es ce que je fus

     timbre-poste des missives-solaires

     de cette civilisation-transit

     vers l'authenticité

             la vérité

             l'abnégation

             la tendresse

             le courage

             le labeur

             le respect

Déjà s'écoutent les clameurs forte

     des foules solidaires

Déjà s'étreignent les mains d'ouvriers

     du bonheur

Un jour se lève en ma mémoire

     Dis-leur avant midi

             Jacques-Stephen-Alexis-la-Colère

             et nos millions de morts

     N'oublie pas Roumain et Péralte*

             nos paysans du Nord patriotes-cacos

     N'oublie pas ceux du Sud

             Marchaterre* et les autres

     Rappelle Fort-Dimanche

             Cazal et Jean Rabel

     Parle-leur de tous nos tracassés

                                        torturés

                                        massacrés

                      de tous nos disparus

                                        anonymes et fidèles

             Raconte-leur les larmes

                                  l'atrocité

                                  la peur

             N'oublie pas

             C'était notre ferment

Midi est proche

              Sois avec eux dans la lumière

Je serai parmi vous

              pour ceux qui ne sont plus...

 

Gérald Bloncourt, Paris, février 1988

Tiré de Dialogue au bout des vagues (NLDR : titre du poème proposé par la rédaction)

__________

Charlemagne Péralte : Chef des "cacos" (paysans du Nord en révolte) crucifié par les "Marines" pendant l'occupation américaine.

Marchaterre: Lieu-dit où furent massacrés dans une embuscade tendue par les américains des centaines de combattants haïtiens.

 

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Un pouvoir paralysé, un pays à reconstruire

9 mois après la chute de Baby Doc, on découvre l'ampleur du désastre économique créé par le duvaliérisme ainsi que les pratiques mafias des barons du régime duvaliériste : traffic humain, de sang et d'organes. Particulièrement, l'influent beau-père du président à vie, Ernest Bennett, qui serait impliqué dans de nombreux détournements de l'aide étrangère; et Luckner Cambronne dans la vente de sang des Haïtiens aux États Unis.

établi Feb 07, 2015

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7 février 2016 : Libérer Haïti de l'impunité

Malgré les multiples déconvenues qu’a connues le pays, le 7 février reste et demeure un moment essentiel de notre histoire contemporaine. C’est au nom des valeurs démocratiques prônées que des citoyennes et citoyens continuent à se mobiliser en vue de libérer Haïti de l’impunité. Port-au-Prince, le 7 février 2016. Danièle Magloire, Coordonnatrice du Collectif contre l’impunité.

établi Feb 07, 2016

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La chute de Baby Doc

Reportage de la télévision française sur le départ de Jean-Claude Duvalier exfiltré par l'armée américaine le 7 février 1986. 3 mn03. Droit d'utilisation non commerciale acheté par HLCI.

établi Feb 07, 2015

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Jean-Claude Duvalier s'enfuit d'Haïti

Archives de Radio-Canada. Le 7 février 1986, vers 3 heures du matin, le président haïtien Jean-Claude Duvalier et une vingtaine de ses proches quittent Haïti à bord d'un avion de l'US Air Force. Reportage complet : http://archives.radio-canada.ca/sports/international/clips/14153/

établi Feb 07, 2015

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Premier Conseil national du gouvernement, 1986

Le 7 février 1986, vers 3 heures du matin, le dictateur Jean-Claude Duvalier et ses proches quittent Haïti à bord d'un avion de l'US Air Force. Dans la journée, un Conseil National de gouvernement (CNG) provisoire, composé de deux civils et de quatre militaires du régime duvaliériste, prend le pouvoir. Reportage complet Archives de Radio-Canada : http://archives.radio-canada.ca/sports/international/clips/14153/

établi Feb 07, 2015

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Hommage aux victimes de Fort Dimanche, 7 février 1991

FD = Fort Dimanche = François Duvalier «Ce n'est point par hasard, si cet endroit de sinistre réputation a les mêmes initiales FD que le diabolique dictateur à vie, le fossoyeur de la nation haïtienne.» Anthony Phelps Avec : Toto Bissainthe, Georges Castera, Syto Cavé, Anthony Phelps, Mario Bazile et Jean-Claude Chéry. Texte d'Anthony Phelps. Chants par Michael Norton, Rolph Trouillot et Syto Cavé. «Nous illustrerons la rosée» est le titre de la chanson écrite par Michael Norton. Réalisation par Anthony Phelps. JF Productions, le 8 février 1991 (27 mn, français et créole)

établi Feb 07, 2015

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La fin de la dynastie duvaliériste - La fuite

Des journalistes font le guet à l'aéroport international de Port-au-Prince durant la nuit du 6 février 1986. Nerveux, un des proches de Duvalier agresse les journalistes. Après une longue attente, le cortège de Jean-Claude Duvalier arrive à l'aéroport et embarque dans l'avion américain qui décolle rapidement. Courtoisie Haitian History, 7mn53.

établi Feb 07, 2015

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Le discours d'adieu de Baby Doc

Le 6 février 1986, 10h30 PM, sous la pression du gouvernement américain, Jean-Claude Duvalier fait ses adieux tout en reprenant la propagande de la révolution duvaliériste. Courtoisie Haitian History, 5mn02.

établi Feb 07, 2015

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Installation du premier Conseil national de gouvernement

Le 6 février 1986, un Conseil national de gouvernement est mis en place et installé le 7 février 1986, à 8 h 15, quelques heures après le départ de Baby Doc. Jean-Claude Duvalier, avec l'aide de l'ambassade américaine, a choisi lui-même les membres de ce Conseil : Alix Cinéas (criminel duvaliériste notoire), Henri Namphy, William Régala, Max Vallès et Prosper Avril (des proches et membres de la garde présidentielle), à l'exception de Gérard Gourgue, caution morale du CNG. Une junte militaire est mise en place pour sécuriser les intérêts privés et contrôler la colère populaire, c'est-à-dire dans la langue de bois, stabiliser rapidement le pays et préserver "l'ordre duvaliériste". Crédit : Haitian History.

établi Feb 07, 2015

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La population gagne les rues - entre joie et colère

Un vent de liberté et de colère souffle sur tout le pays; les Haïtiens sont dans les rues librement pour exprimer colère et joie à la fois. Quelques scènes de pillage après la chute de Baby Doc; même les tombes des dignitaires duvaliéristes décédés, y compris celle de François Duvalier, ne sont pas épargnées. Des images saisissantes. Documentaire réalisé en 1986 par les frères Denis (Haïti), 14mn59.

établi Feb 07, 2015

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