Au coeur de l'impunité 7 février 1986 : rejet de la dictature Exposition virtuelle Bibliothèque Soumettre un document

Transition démocratique

 

Une transition à l'ombre du duvaliérisme

De 1986 à 1994 (première partie)

Funérailles de François Duvalier (avril 1971). 1er plan (à droite) : Williams Régala. 2e plan (à droite, seul) : Henri Namply. 

 Officiers de l'Armée d'Haïti duvaliériste : 1ère rangée (2e à gauche, Williams Régala et Henri Namphy (droite), mars 1984. 


Quelques membres du tout premier Conseil national de gouvernement (CNG) choisi par le dictateur Jean-Claude Duvalier avant sa fuite d'Haïti.
1er plan : (en uniforme) Williams Régala et Henri Namphy, Alix Cinéas et Me Gérard Gourgue
Un CNG bien encadré par les barons duvaliéristes et autres affidés du régime duvaliériste. 
Photos : Cidihca

 

Aborder dans une perspective historique la question de la transition démocratique de 1986 à 1994, c’est avant tout analyser le parcours des différentes luttes qui ont été menées pour créer une véritable société démocratique en Haïti. Car il s’agit bien de luttes et non pas simplement d’élections démocratiques.

Certes luttes pour construire un État de droit, mais surtout  luttes pour rompre avec des pratiques étatiques et sociales, dont les racines historiques sont multiples et profondes. 1986 représentait d’abord une occasion de sortir de l’État duvaliérien vieux de trente ans, c’est-à-dire reconstruire, construire des institutions pour libérer la nation de son lourd héritage, car cet État duvaliérien, comme le dit Michel Rolph Trouillot, n’est pas simplement le produit d’une société en crise, il est unique en son genre, qualitativement différent des autres États qui ont dirigé notre nation. Il fallait donc l’analyser, comprendre ses particularités. On peut à peine imaginer maintenant les difficultés auxquelles a fait face le mouvement démocratique à la chute de la dictature : éradiquer l’État-macoute était devenu essentiel, mais jeter les bases d’une nouvelle société était tout aussi important.


Les revendications étaient nombreuses et les questions liées à la justice et à la lutte contre l’impunité occupèrent la première place. La force du mouvement démocratique reposait d’abord sur les forces populaires organisées. Plusieurs cahiers de revendications firent leur apparition et les principales demandes concernaient la nécessité de construire un nouvel État, de combattre l’exclusion et l’injustice, de mettre un terme à l’apartheid social. Les institutions héritées de trente ans de duvaliérisme étaient dépassées par les événements; les classes dirigeantes et la classe politique traditionnelle ne pouvaient non plus trouver une réponse à la crise. Pour les puissances occidentales, particulièrement les États-Unis, la solution passait par l’organisation des élections. Une nouvelle constitution fut adoptée en 1987, constitution qui obtient massivement l’approbation de la population et qui prévoit l’exclusion des duvaliéristes du pouvoir politique pendant une période de 10 ans.

Mais les revendications des organisations de base allaient plus loin qu’une simple organisation d’élections ou du moins ces organisations ne percevaient pas la solution par les urnes comme une réponse à leurs demandes. La lutte prenait plutôt une allure sociale : demande de réforme agraire, du jugement des criminels duvaliéristes toujours dans l’armée, réactivation du syndicalisme militant. Ce militantisme inattendu allait provoquer chez les classes dominantes et dans l’armée toujours dirigée par des militaires duvaliéristes une grande violence : massacre du 26 avril 1986, massacre de paysans de Jean Rabel,  massacre lors des élections de novembre 1987.

Toute une série d’événements violents marquèrent la période allant de 1986 à 1990 (voir le tableau des faits saillants de 1986-1994). Il est évident que cette violence contre la population constituait une réponse à la montée des organisations populaires sur la scène politique et à toute tentative de procéder à la démacoutisation de l’armée. C’est pourquoi, au cours de cette période, aucune procédure judiciaire ne fut mise en place pour juger les grands potentats du régime duvaliériste. Le problème de l’impunité ne se posait même pas; la population était obligée de se faire justice elle-même en exécutant sommairement certains petits macoutes et en poussant à l’arrestation d'un tortionnaire comme Luc Désir.


    

 

Mais la tension sociale traversait également l’armée, les petits soldats devenant de plus en plus sensibles aux demandes de la population. Cette tension sociale, on la trouvait aussi au sein de l’Église avec la montée des petites communautés chrétiennes de base inspirées par la théologie de la libération. La classe politique traditionnelle elle-même était déchirée par plusieurs contradictions; elle ne pouvait trouver un consensus pour élaborer un programme politique de sortie de crise, la prise de pouvoir étant pour plusieurs chefs de parti l’objectif essentiel à atteindre.

Néanmoins, cette période est marquée par la volonté des organisations populaires de participer massivement à la construction de la démocratie. L’intensité de la mobilisation ne diminuait pas; dans les quartiers étaient formés des comités de surveillance, de salubrité. On assistait à la construction d’une véritable démocratie populaire qui exigeait l’établissement, l’élaboration d’un nouvel État. Deux visions séparaient radicalement les classes dirigeantes du reste de la population. D’un côté, la bourgeoisie voulait à tout prix conserver ses privilèges économiques; aucune réforme n’était envisageable pour elle. D’un autre côté, le peuple conscient de sa force voulait se transformer en sujet historique. Désormais la pratique politique ne pouvait être envisagée sans sa participation active. Face à cette situation de crise et vu l’impossibilité de l’État encore imprégné de pratique duvaliérienne de se réformer et d’offrir une alternative concrète, la violence devenait inévitable. On assiste à plusieurs événements violents qui se déroulent entre 1987 et 1990.

L’élection du président Aristide au pouvoir fut l’aboutissement d’une lutte contre le retour du duvaliérisme et contre la dictature de l’armée. La mobilisation était totale, mais la direction du mouvement lavalas, guidée surtout par une vision populiste du pouvoir, mal organisée et incapable de se structurer pour jeter les bases d’un nouvel État, fut renversée six mois après les élections.

L’impact de ce coup d’État sur le mouvement populaire et démocratique fut si considérable qu’on arrive à peine jusqu’à aujourd’hui à mesurer les dégâts. Il est important de comprendre que l’objectif principal de ce coup d’État fut l’éradication du mouvement populaire et la destruction à la base même de tout mouvement de revendications qui réclamait la justice sociale et un nouvel État. De 1991 à 1994, un climat de terreur s’installe dans le pays. Le régime militaire de Raoul Cédras aidé par des organisations paramilitaires et de groupes terroristes procéda par des massacres, des expulsions et des emprisonnements à l’élimination des organisations populaires. On estime à plus de 3 000 le nombre de personnes tuées au cours de cette période[1]. Quant au nombre de déplacés, il s’élèverait à des centaines de milliers de personnes, rendant du coup inopérantes toutes formes d’organisation politique ou de droits humains[2].

L’objectif de ce coup d’État est fondamentalement politique, c’est-à-dire qu’il s’inscrit dans le cadre d’un projet non seulement de réappropriation du pouvoir par les forces conservatrices et duvaliéristes, mais également (et surtout) de casser, de briser le mouvement populaire. Soutenus par l’armée, largement contrôlée par des éléments duvaliéristes, des individus comme Toto Constant, Jodel Chamblain mettent sur pied l’organisation terroriste FRAPH. Ils se réclament ouvertement du duvaliérisme et dirigent un groupe d’assassins et de voyous qui procèdent aux massacres et à la torture de milliers d’êtres humains, de viols de centaines de femmes[3].

Le retour d’Aristide avec les marines en 1994 ne permet pas une réactivation de la lutte. Le pays était désormais sous tutelle étrangère, et dans ce contexte aucune possibilité de juger les auteurs du coup d’État ne semblait possible. L’impunité régnait, malgré que certains compatriotes réclament l’arrestation pour crime contre l’humanité d’un assassin comme Toto Constant réfugié aux États-Unis.

Le résultat politique du coup d’État fut également une démobilisation notoire de la population et, parallèlement,  on assiste à partir de la fin des années 90 à une criminalisation constante de la société civile. Criminalisation qui va être utilisée par certains dans la lutte pour le pouvoir. Les auteurs de ces activités criminelles sont difficiles à cibler, et dans ce contexte plusieurs assassinats eurent lieu dont celui du célèbre journaliste et agronome Jean Dominique beaucoup plus tard, le 3 avril 2000.

A partir de ce constat historique très schématique, comment comprendre le problème de l’impunité qui est resté constant depuis 86 et qui s’est même renforcé après le coup d’État? Comment comprendre la persistance de l’impunité dans la période de l’après-Duvalier? Certes, ce n’est pas une question facile à analyser, il faudrait remonter le cours de l’histoire pour comprendre les mécanismes économiques et politiques qui ont produit et reproduit le pouvoir, mais l’expérience de 86 est fondamentale à plusieurs titres, comme d’ailleurs le furent toutes les expériences où la population occupait une place importante sur la scène politique.

Cette expérience a permis à toute une génération de comprendre l’importance de la lutte populaire, de saisir une notion peut-être universellement vraie, mais encore plus vraie dans la réalité politique de notre pays, que seule la participation politique massive du peuple, en d’autres mots seule une véritable démocratie, peut amener de réels changements en Haïti.

On peut donner quelques pistes de solution pour sortir de ce qu’on peut appeler cette «culture» de l’impunité. La lutte contre l’impunité est une lutte de longue haleine. Cela prendra du temps et une mobilisation constante avant que les institutions de l’État ne se transforment en institutions au service de la population et garantes de la lutte contre l’impunité.

Mais cette lutte contre l’impunité ne peut avoir lieu (ses effets seront sporadiques) sans entamer du même coup une lutte contre les injustices sociales et économiques dont le peuple haïtien est victime depuis plus de 200 ans.

 


[1] David L. Wilson, Haiti 1994 : The forgotten intervention, World War 4 Report, june 2011

[2]Human Rights Watch, National Coalition For Haitian Refugees, Rape in Haiti, A weapon of terror, Vol.6, n° 8, July 1994

[3] Human Rights Watch, National Coalition For Haitian Refugees, Terror prevails in Haiti. Human rights violation and failed Diplomacy, April 1994, Vol. 6, n° 5. Soulignons également que Constant percevait mensuellement un montant de 500$ de la CIA de 1992 à 1994. Voir: Tim Weiner, New York Times,'93 Report By C.I.A. Tied Haiti Agent To Slaying, 13 October 1996.

 

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Non! Le duvaliérisme n'est pas mort

Gérard Pierre Charles revient sur la période post-dictature. Après la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier, "les États-Unis, la France, le Canada, et les autres puissances internationales alliées sont parvenus à prévenir l'éclatement du système politique duvaliérien en faisant partir Jean-Claude et en confiant le pouvoir à un Conseil national de gouvernement (CNG), une junte civilo-militaire, composée de personnalités qui partagent la même idéologie "macoutique", à l'exception, peut-être, de Me Gérard Gourgue qui a démissionné peu de temps après sa nomination."

établi Jan 27, 2014

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Rapports sur les finances de Jean-Claude Duvalier et Cie

François St Fleur, ministre de la Justice , et Leslie Delatour, ministre de l'Économie et des Finances, documentent en 1987 les détournements de fonds des membres et proches de la famille de Jean-Claude Duvalier. Les preuves et témoignages révèlent alors le système frauduleux extra-budgétaire mis sur pied, que les dirigeants duvaliéristes utilisaient dans le but de détourner l'argent du Trésor public et des entreprises d'État vers leurs comptes personnels ou à travers des entreprises-écran, fondations et autres institutions bidon. Outre la famille Duvalier directement impliquée, les preuves incriminent trois puissants du régime, Frantz Merceron, Jean Sambour et Auguste Douyon. Deux rapports combinés et publiés en 2000 par Bryant C. Freeman, éditeur, Institute of Haitian Studies University of Kansas. Introduction en anglais, 122 pages.

établi Feb 07, 2015

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Haïti-Duvalier : Exercer la mémoire

Réflexions autour du 7 février par Suzy Castor, au cours d'une table ronde organisée par la FOKAL, le 5 février 2011: "jusqu’à présent l’histoire du duvaliérisme présentée de façon a-historique, de manière superficielle constitue, - sauf pour de petits cercles d’universitaires, de militants, d’associations de droits humains, de victimes- une grande inconnue pour la majorité des Haïtiens, un tabou difficile à transgresser malgré l’effort gigantesque d’une lutte incessante de certains secteurs pour récupérer cette mémoire. Nous n’avons jusqu’à présent aucun lieu de mémoire. Aucun mémorial, aucune stèle avec les noms des disparus et assassinés [excepté des initiatives prises isolément et le plus souvent dans un cadre familial], pas de place publique, pas de rue pour nous apprendre et nous imprégner des actions et de l’esprit de cette époque. Même Fort Dimanche, ce haut lieu de l’horreur, a été rasé depuis 1994."

établi Feb 07, 2015

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Un pouvoir paralysé, un pays à reconstruire

9 mois après la chute de Baby Doc, on découvre l'ampleur du désastre économique créé par le duvaliérisme ainsi que les pratiques mafias des barons du régime duvaliériste : traffic humain, de sang et d'organes. Particulièrement, l'influent beau-père du président à vie, Ernest Bennett, qui serait impliqué dans de nombreux détournements de l'aide étrangère; et Luckner Cambronne dans la vente de sang des Haïtiens aux États Unis.

établi Feb 07, 2015

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Faits saillants de 1986 -1994

Tableau récapitulatif mais non exhaustif : date des principaux événements de 1986 à 1994. Après le départ de Jean-Claude Duvalier, violence et répréssion contre la population marquent cette période considérée comme la première phase d'une transition démocratique avortée.

établi Feb 07, 2015

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Bonjour et adieu à la transition, de Jean-Claude Duvalier à Prosper Avril

Plonger avec Edgard Gousse dans la fabrication de la transition post-duvaliériste dite "démocratique", avec les principaux acteurs, la mise en place des Conseils de gouvernement, l'élection de Manigat, les coups d'état jusqu'à l'entrée en scène de Mme Ertha Pascale-Trouillot. Publié le 23 octobre 2014, 13 pages.

établi Feb 07, 2015

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Profils et trajectoires politiques des hommes du C.E.P. de 1987

Le premier Conseil électoral provisoire (C.E.P.) après le départ de Jean-Claude Duvalier est examiné à la loupe par le journal Le Petit Samedi Soir. Le premier C.E.P. de l'ére post-dictatoriale est composé de macoutes et de duvaliéristes notoires selon le journal qui retrace leur parcours. Avec de tels conseillers au C.E.P. de 1987, pas étonnant que les premières élections en Haïti se soient soldées par plus de 100 électeurs morts et blessés, le 29 novembre 1987. Un article de Charlemagne Pierre dans Le Petit Samedi Soir No 686, 24-30 octobre 1987. 5 pages

établi Feb 01, 2016

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7 février 2016 : Libérer Haïti de l'impunité

Malgré les multiples déconvenues qu’a connues le pays, le 7 février reste et demeure un moment essentiel de notre histoire contemporaine. C’est au nom des valeurs démocratiques prônées que des citoyennes et citoyens continuent à se mobiliser en vue de libérer Haïti de l’impunité. Port-au-Prince, le 7 février 2016. Danièle Magloire, Coordonnatrice du Collectif contre l’impunité.

établi Feb 07, 2016

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Premier Conseil national du gouvernement, 1986

Le 7 février 1986, vers 3 heures du matin, le dictateur Jean-Claude Duvalier et ses proches quittent Haïti à bord d'un avion de l'US Air Force. Dans la journée, un Conseil National de gouvernement (CNG) provisoire, composé de deux civils et de quatre militaires du régime duvaliériste, prend le pouvoir. Reportage complet Archives de Radio-Canada : http://archives.radio-canada.ca/sports/international/clips/14153/

établi Feb 07, 2015

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Hommage aux victimes de Fort Dimanche, 7 février 1991

FD = Fort Dimanche = François Duvalier «Ce n'est point par hasard, si cet endroit de sinistre réputation a les mêmes initiales FD que le diabolique dictateur à vie, le fossoyeur de la nation haïtienne.» Anthony Phelps Avec : Toto Bissainthe, Georges Castera, Syto Cavé, Anthony Phelps, Mario Bazile et Jean-Claude Chéry. Texte d'Anthony Phelps. Chants par Michael Norton, Rolph Trouillot et Syto Cavé. «Nous illustrerons la rosée» est le titre de la chanson écrite par Michael Norton. Réalisation par Anthony Phelps. JF Productions, le 8 février 1991 (27 mn, français et créole)

établi Feb 07, 2015

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