Au coeur de l'impunité 7 février 1986 : rejet de la dictature Exposition virtuelle Bibliothèque Soumettre un document

L'État duvaliérien

S’il y a maintenant une lutte dont dépend l’avenir de la démocratie dans notre pays et même l’espérance de voir un jour l’émergence d’une société équitable, c’est bien celle qui se déroule contre l’impunité et contre l’injustice. Une lutte d’autant plus importante qu’on assiste à une banalisation par le pouvoir actuel des crimes qui ont été commis sous les Duvalier, banalisation d’autant plus flagrante que l’ex-dictateur Jean Claude Duvalier, de retour au pays depuis 2011, circule librement, réside dans une maison luxueuse et se voit invité dans des cérémonies officielles. Fait peut-être unique dans l’histoire nationale, car on imagine mal comment le leader d’un régime, tel que celui des Duvalier, qui a, au cours de trois décennies, assassiné des milliers de compatriotes, siphonné les caisses publiques, spolié un nombre incalculable de citoyens (dont beaucoup de paysans), exilé des milliers de patriotes (dont une grande partie des professionnels et enseignants), institué une politique de terreur d’une ampleur inégalée par les pires dictatures de notre histoire, puisse retourner tranquillement au pays, récupérer les biens saisis par l'État haïtien après 1986, jouir d’une vie bourgeoise dans les hauteurs de Pétion-Ville et bénéficier de la plus totale impunité. Pour arriver là, il a fallu (disons-le sans crainte) que l’appareil de l’État soit de nouveau sous le contrôle de forces obscures néo-duvaliéristes, d’éléments nostalgiques de l’époque où régnait la paix des cimetières, l’objectif final étant justement de restaurer le duvaliérisme avec ou sans Duvalier.

Certains tenants du pouvoir actuel prétendent que le régime des Duvalier n’est ni meilleur ni pire que les régimes antérieurs ou ceux qui lui ont succédé (on fait référence souvent au régime Lavalas). Disons-le sans détour et sans parti pris, le régime duvaliérien est unique par le contrôle qu’il exerça sur les institutions de l’État, par la violence qu’il imposa sur la société civile, par la domestication qu’il effectua de l’armée, de l’Église et de la religion, par la terreur qu’il instaura dans les rapports sociaux et même familiaux.

 

Les particularités de l’État duvaliérien

Pour nos jeunes qui n’ont pas vécu sous ce régime, rappelons schématiquement ce que fut l’État sous les Duvalier. La violence des sbires de François Duvalier prit une dimension exceptionnelle dès 1963 lors des perpétrations des massacres d’innocents à la capitale. En 1964, année où le dictateur se proclame président à vie, Duvalier commandite les massacres de plusieurs familles dans la ville de Jérémie. Ces massacres n’étaient pas des accidents et ne constituaient pas des faits isolés. Contrairement aux assassinats de citoyens qui avaient eu le malheur de participer aux élections de 1957 contre Duvalier, cette vague de tuerie frappait toutes personnes – y compris des bébés, des vieillards – qui avaient un lien quelconque avec un ou des compatriotes qui étaient ouvertement hostiles ou supposés hostiles au régime. Le cas du massacre de la famille de François Benoit est en ce sens emblématique.

 

Répétons-le, ces massacres n’étaient pas des accidents, ils constituaient la mise en application d’une politique de terreur élaborée, conçue et instituée par François Duvalier. Cette politique imprégnait la société civile avec une telle force que la moindre critique du régime ou d’un membre de celui-ci par n’importe quel individu, qu’il soit homme, femme, vieillard, adolescent ou enfant, paysan ou bourgeois, signait l’arrêt de mort de cet individu. Cette terreur infusait au sein même de la société civile une telle peur qu’il était devenu impossible de faire confiance à qui que ce soit. On était condamné « à se parler par signes » car l’espace duvaliérien, le pouvoir duvaliérien semblaient interdire toute proximité, toute intimité entre individus, les murs avaient littéralement des oreilles. Papa Doc était devenu la nation. On devait soit se soumettre, soit s’exiler, soit résister avec le risque de se retrouver avec sa famille six pieds sous terre.

 

La terreur duvaliériste avait cette particularité qu’elle n’épargnait personne et personne aux yeux de Duvalier n’était digne de confiance absolue, même ses hommes de main, les macoutes, les plus zélés. Nul n’était à l’abri : les femmes, qu’elles soient mariées ou pas, étaient ouvertement violées  par des macoutes; les commerçants se voyaient dans l’obligation de partager leur profit avec les hommes du régime, etc. Tout cela, comme il le proclamait lui-même ouvertement, Papa Doc en prenait l’entière responsabilité, et au terme de son règne en 1971, le régime était déjà responsable de l’assassinat de milliers de concitoyens. Son fils, Jean Claude Duvalier qui le succéda, déclara alors que son père avait fait la « révolution politique », c’est-à-dire, dans les faits, qu’il avait non seulement décimé toutes formes de résistance, mais établi un climat de terreur qui rendait impossible toutes formes d’activités politiques en dehors du duvaliérisme. 

 

 

 

Toutefois malgré que la terreur fût son arme de prédilection, le régime duvaliériste mit en œuvre d’autres moyens pour perpétuer son pouvoir. La spoliation de biens et les rapines étaient devenues monnaie courante. De milliers de paysans furent ainsi dépossédés de leur terre et des centaines de citoyens se sont faits extorquer leurs biens sans aucune forme de procès. La banalité de l’impunité était arrivée à un sommet inégalé dans l’histoire nationale. Sous le règne de Jean Claude Duvalier, Baby Doc, les caisses de l’État étaient devenues les biens personnels de sa famille, y compris son épouse, Michèle Bennett, qui, en l’espace de quatre ans, extorqua des dizaines de millions de dollars au trésor public. Les ministres et les proches amis de Baby Doc détournaient à leur profit des fonds qui auraient pu être utilisés pour construire des hôpitaux, des routes et des écoles. Le duvaliérisme version Baby Doc se caractérisait par la généralisation et la systématisation de la spoliation des biens de l’État. Le régime était devenu le symbole de la corruption systémique qui rendait possible l’enrichissement de tout individu aussi malhonnête fut-il pourvu qu’il prête serment d’obédience au régime. À la fin de son règne, on estimait que la fortune de la famille des Duvalier s’élevait à plus de huit cent millions (800 000 000) de dollars US.

 

Mais le duvaliérisme (versions père et fils), ce n’était pas uniquement la terreur, les massacres, le vol systématique des biens de l’État et de citoyens. C’était aussi l’obscurantisme le plus profond, celui qu’aucun gouvernement n’ait pu imaginer pour perpétuer son pouvoir. La terreur duvaliériste imprégnait l’Église, les religions (le catholicisme, le protestantisme, le vaudou), colonisait l’imaginaire collectif.  En juillet 1964, Duvalier publie « le catéchisme de la révolution » dans lequel il se présente comme « le plus Grand Patriote de tous les temps…», comme l’incarnation à la fois de Dessalines, de Toussaint, de Pétion, et d’Estimé. Des chefs d’État «qui ne forment qu’un seul et même Président en François Duvalier». Le délire mégalomaniaque de Papa Doc atteignit son paroxysme quand en hommage « au leader spirituel », pour qui il se prenait, on lui fit une « prière » qui parodiait le « Notre Père ». Le discours duvaliérien imprégné ainsi de mysticisme reflétait certes l’état d’esprit d’un dégénéré mental sinon d’un psychopathe sanguinaire, mais l’État duvaliérien obéissait à une logique d’une politique claire, celle d’une oppression systématique des masses haïtiennes, de la classe moyenne, d’une surexploitation de la classe paysanne et la mise en couple réglée de la bourgeoisie. Politique qui a eu pour résultats catastrophiques la paupérisation radicale du peuple, l’exclusion systématique de la scène politique de vrais patriotes, l’exode rural massif, la destruction de la production industrielle et agricole, le chômage immense, la déforestation, le blocage à long terme de toutes perspectives de développement national. C’est là l’héritage objectif du duvaliérisme.

 


 

Les documents présentés dans les sections "Les années du père" et "Les années du fils" visent justement à lever le voile, une infime partie du voile, sur la construction et la nature du pouvoir duvaliérien. Les jeunes d'Haïti n'ayant pas connu l'enfer duvaliérien sont invités à bien se renseigner et à lire attentivement tous les documents mis à leur disposition dont le plus hallucinatoire demeure "Le cathéchisme de la révolution duvaliériste".

 

Le type et les langues publiés Titre et Description date de création actes
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L'avènement de François Duvalier au pouvoir

Mise en contexte de l'élection de François Duvalier en 1957 sur fond d'une lutte implacable pour le contrôle du pouvoir entre l'armée d'Haïti et les civils. L'armée a réussi à imposer son candidat, le Dr François Duvalier, en massacrant les partisans de Daniel Fignolé et en organisant des fraudes électorales massives. Texte de Claude Moïse reconstitué, paru dans le journal Le Matin, éditions : 21-23, 25, 26 27 et 28 septembre 2007.

établi Jan 20, 2014

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Liste partielle des prisonniers politiques en Haïti 1963-1976

En 1976, ils sont entre quatre cents et trois mille prisonniers faits par le régime des Duvalier père et fils selon un rapport d'Amnesty International. Le taux de mortalité est très élevé parmi les prisonniers, tant les conditions de détention sont rigoureuses. Sans compter les milliers prisonniers fusillés. Ce dossier préparé par le Regroupement des forces démocratiques haïtiennes en 1977, tente d'établir une liste des prisonniers qui ont pu être identifiés dans les cachots de Fort-Dimanche, des disparus dont les familles sont restées sans nouvelles. On y trouve également de nombreux témoignages d'anciens prisonniers de Ford Dimanche, dont ceux des 12 rescapés libérés en 1973 par un commando. Le Regroupement dénonce dans ce rapport le soutien des États-Unis au dictateur Jean-Claude Duvalier dans la formation du groupe des Léopards.

établi Aug 29, 2014

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Les V.S.N. et la permanence de la révolution - 10 avril 1964

Le 10 avril 1964, lors d'une importante cérémonie au Salon Vert du Palais National, les Volontaires de la Sécurité Nationale ont renouvelé leur serment d'allégeance au dictateur François Duvalier. Message de François Duvalier adressé aux tontons macoutes. Discours du chef des VSN, Madame Max Adolphe (Rosalie Bosquet); et également discours du Secrétaire d'État de la Coordination et de l'Information, Paul Blanchet. Bulletin de la Secrétairerie d’État de la Coordination et de l’Information. Vol I, No 15, 10 avril 1964. 5 pages.

établi Apr 10, 2015

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Arrêté portant sur la création du Corps des Volontaires de la Sécurité Nationale

Copie de l'arrêté créant le Corps des Volontaires de la Sécurité Nationale par François Duvalier. Journal Le Moniteur, 117e année, No 107, 15 novembre 1962. 2 pages.

établi Apr 19, 2015

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Fayed’s forgotten years: the conman, the dictator & the CIA files

In her article published in September 1995 by the US Magazine Vanity Fair, author Maureen Orth describes Mohamed Al Fayed's theft of $150,000 from Haiti's Port-au-Prince harbour authority. Three years later, the British Daily Telegraph Magazine published this highly researched article on the affair, written by two North American-based journalists and based on files released by the US Central Intelligence Agency, throwing even further light on Fayed's Haitian escapade. Guardianlies.com, 20 June 1998.

établi Jul 23, 2015

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Juillet 1959, François Duvalier invite l'armée américaine à s'établir en Haïti

Par la voix de son secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Louis Mars, le Président François Duvalier invitait le Président américain Eisenhower à établir des bases sous-marines et des camps d'entraînement de l'armée américaine sur le territoire haïtien. François Duvalier ne voyait aucun inconvénient à une "extension du contrôle américain" du territoire haïtien et s'engageait à faciliter ce contrôle si nécessaire. Cette invitation à occuper le territoire haïtien faite aux Américains de la part de François Duvalier en 1959 avait pour but de confirmer aux États-Unis son allégeance face à la menace castriste à Cuba. Mais surtout, la présence sur le territoire haïtien des troupes américaines assurerait la protection de son propre gouvernement menacé régulièrement par les envahisseurs opposants depuis juillet 1958, quitte à permettre une nouvelle occupation militaire américaine d'Haïti. Les marines américains étaient déjà présents en Haïti à cette époque pour entraîner les Forces armées d'Haïti. Lettre datée du 13 juillet 1959.

établi Jul 13, 2015

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François Duvalier dans les milieux internationaux du crime organisé

Les dessous de la corruption sous Duvalier et son alliance avec les plus grands noms de la mafia américaine et la mafia internationale sont analysés par Leslie Péan dans le tome IV de son ouvrage « Haïti, économie politique de la corruption ». Sous couvert des « intérêts d’État ou de sécurité nationale », Duvalier a ouvert grand la porte à la puissante mafia internationale. L’alliance avec la mafia américaine a accru le trafic de la drogue et du sang en Haïti, généralisé la fraude et la contrebande. « Ainsi, le dictateur François Duvalier met en pratique une chaîne de complémentarité dans laquelle tontons macoutes, mafieux, agents des services secrets, financiers internationaux, diplomates, etc. s'associent afin de trafiquer et de s'octroyer des privilèges, dans un déluge de corruption » : préface de Jacques Chevrier.

établi Jul 22, 2015

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Chantage communiste de Duvalier destiné aux Américains

À l’approche de la fin légale de son mandat présidentiel, François Duvalier eut recours au chantage communiste afin de dissuader les contestations américaines contre le prolongement illégal de son mandat présidentiel après le 15 mai 1963. Le général Gérard Constant a révélé la teneur d'une conversation avec Duvalier le 3 mars 1963 (date sur le site de la CIA) à un informateur de la CIA. Mais ce chantage n’était pas pris au sérieux par l’informateur de la CIA. Document de la CIA, 10 avril 1963.

établi Jul 24, 2015

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Négociations haïtiano-dominicaines pour des coupeurs de canne - Octobre 1978

Le 11 octobre 1978, une délégation dominicaine arriva à Port-au-Prince afin de négocier un accord avec Haïti pour le recrutement de 15 000 coupeurs de cannes. Elle fut reçue par le Président Jean-Claude Duvalier. Les détails des arrangements financiers ne furent pas accessibles : salaires à payer aux travailleurs haïtiens, le mode de paiement, et les frais, s’il y a lieu, versés au gouvernement haïtien. Octobre 1978. Câble diplomatique américain divulgué par Wikileaks.

établi Jul 24, 2015

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Haiti : Duvalier's Primitive Totalitarian State

Special Report from Central Intelligence Agency (CIA), October 5 1968, authorised for publication in November 1997. This report gives a brief glance of the situation in Haïti under Francois Duvalier. Mass violence and economic deteroriation are the main features of Duvalier's regim. CIA FOIA Collection CREST: 25-Year Program Archive : CIA-RDP79-00927A006700050005-1. (CIA FOIA Collection CREST: 25-Year Program Archive : CIA-RDP79-00927A006700050005-1)

établi Jan 21, 2014

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